Emanuele Balzani n’est pas un chasseur d’images. Plutôt un cueilleur, qui les collecte au gré des hasards et des rencontres et qui parfois les recueille,  sauvées de vieux magazines ou de catalogues voués aux ordures. Aucune idée alors du sort qui sera réservé à ces pages déchirées.

Seule une longue décantation – souvent des années sagement passées empilées dans diverses boîtes et valises nomades – les fera renaître.
Peinture ou photographie ; visages, corps, objets ou fragments de paysage ; images du passé ou du présent, proches ou lointaines ; en couleurs ou en

noir et blanc ; de tous formats : nul a priori dans le choix des motifs, si ce n’est l’intensité du sujet. Aucune parenté évidente, aucune intention alors.
Vient l’étalage. Images hétéroclites éparpillées par terre, parfois scotchées au mur, exposées au regard qui imagine des dialogues improbables.

Puis les premières déchirures, si peu contrôlées, qui isolent, fragmentent, réinventent
leur sujet ; et les premiers assemblages, rapprochements, repositionnements, ré-assemblages, ajouts, retraits. Les morceaux bougent, des dizaines, des centaines de combinaisons où chaque expression, chaque trait se révèle et se transforme au contact de son nouvel environnement. Certains assemblages resteront des esquisses et dormiront des années, faute de rencontre suffisamment éclairante.
D’autres atteindront une incertaine complétude où chaque personnage – dont font partie les attributs qui les prolongent – reflètera l’identité composite et probablement temporaire qui l’anime, l’éphémère équilibre d’un moi qui tend vers le mouvement, chaque fragment promis à se défaire de son attache adhésive, souvent bien visible, pour nouer de nouveaux dialogues.
Les figures créées apparaissent étonnamment limpides malgré – ou plus sûrement grâce à – la pluralité ambiguë de leur expression, humaines car affranchies de la tentation univoque de la caricature et du masque de théâtre.
Les titres des compositions, loin d’élucider leur nature, viennent a posteriori nous offrir une ligne de fuite et une interrogation supplémentaires.

Emanuele Balzani a ainsi patiemment assemblé une fenêtre sur un monde invisible où les personnages du drame nous apparaissent un à un. Mais contrairement à l’ordre classique, ici les dieux ne précèdent pas les nobles, qui eux-mêmes précèderaient les humbles; et les hommes ne précèdent pas les femmes, car tous sont présents et mêlés en chacun. Ce dramatis personae ne forme pas liste mais plutôt constellation où toute hiérarchie est volontairement abolie, en écho à la vision de son créateur. Une constellation sous le signe de
Janus, où chaque œuvre est à la fois commencement, fin, passage, choix, porte ;
passé, présent et futur confondus.
Julien Bousac